Y’en a marre : « Tout reste à construire »

Au Sénégal, tout le monde connait Y’en a marre. Ce collectif de rappeurs et de journalistes est devenu l’un des principaux acteurs de la société civile en réussissant à mobiliser la jeunesse pendant les élections présidentielles de 2012. Retour sur le succès d’un mouvement qui tente aujourd’hui de s’inscrire dans la durée.

«Nous ne tomberons pas amoureux de nous-même». Fadel Barro n’en démord pas. Assis dans son ancien salon transformé en QG, ce journaliste de 35 ans veut croire que Y’en a marre, le mouvement dont il est membre fondateur, ne fait que commencer. Et qu’il ne connaîtra pas le même sort qu’Occupy Wall Street, l’Indignados à l’américaine grognant contre ce 1% de la population qui accapare les richesses mais qui a passé plus de temps à se regarder le nombril qu’à lutter pour obtenir des résultats concrets.  

Fadel Barro est journaliste et l'un des fondateurs de Y'en a marre.

Fadel Barro

Fadel Barro prend pour preuve «l’ancrage profond du mouvement, qui s’est créé avant les élections présidentielles de 2012, contrairement à ce que beaucoup croient.»

Trois ans d’existence
Y’en a marre naît le 16 janvier 2011, alors qu’une poignée d’amis, rappeurs et journalistes, discutent de leur avenir dans le noir, à cause d’une panne d’électricité.
Denise Sow, la chargée des réseaux sociaux, sosie de Lauryn Hill, s’en souvient comme si c’était hier.

Ces trentenaires ne font ni une ni deux : ils écrivent un communiqué de presse et lancent officiellement le mouvement le 18 janvier, dans les rues de Dakar, à côté de la place du Souvenir. Ils veulent promouvoir un «nouveau type de Sénégalais», citoyen, responsable, qui prend son destin en main.

Le départ du président Abdoulaye Wade
Mais c’est en juin de la même année que Y’en a marre s’impose véritablement comme un acteur déterminant de la société civile. Dans les rues de Dakar, des centaines de jeunes Sénégalais arborent ses T-shirts noirs et blancs en scandant « Wade dégage! » devant l’Assemblée.

Crédits : Reuters/Stringer

Crédits : Reuters/Stringer

L’objet de leur colère? Le projet de réforme constitutionnelle proposée par le président Abdoulaye Wade.
Cette réforme prévoit notamment que 25% des suffrages suffisent pour être élu au 1er tour et permettrait au président sortant de se représenter en 2012, alors que c’est lui qui avait limité le nombre de mandats à deux, dix ans auparavant.

Le projet sera finalement retiré, mais les mobilisations contre Abdoulaye Wade, qui maintient sa candidature, elles, ne faiblissent pas malgré la forte répression policière.
Banco : le 25 mars 2012, son opposant, Macky Sall, l’emporte avec plus de 65% des voix.
«On voulait faire partir Wade car un troisième mandat n’aurait pas été constitutionnel. On a réussi à bloquer le mandat d’un chef d’État africain, c’est quelque chose de grandiose», se félicite Fadel Barro.

Rap et citoyenneté
Un succès qui s’explique par l’expérience de certains de ses membres (Fadel Barro, par exemple, a été l’un des leaders des mouvements étudiants à l’université de Dakar) mais aussi par la musique.

Kilifeu, Fou Malade ou Simon Kouka, fondateurs du mouvement, sont des rappeurs connus, et bien d’autres, comme Xuman ou Keyti,  les soutiennent. Or le rap est une institution au Sénégal ; rien qu’à Dakar, en 2010, on comptait plus de 1200 groupes amateurs.

Ecoutez l’hymne de Y’en a marre

Le rappeur Simon a été arrêté en février 2012 avant d'être rapidement relâché.

Le rappeur Simon a été arrêté en février 2012 avant d’être rapidement relâché.

Enfin, le mouvement a concentré la colère populaire contre «le Vieux» Abdoulaye Wade, qui a plus de 80 ans; une façon de dire, dans ce pays où 60% de la population a moins de 25 ans, «Place aux jeunes.» À travers l’opération «Doggali», ses fondateurs ont sillonné le pays pour dénoncer cette candidature et pousser les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales pour faire entendre leur voix. Selon Séverine Awenengo Dalberto, historienne au Centre d’études des mondes africains, ils ont ainsi réussi à «créer une identité sociale et générationnelle forte : celle de la jeunesse».

Y’en a marre est donc né d’une envie de former des citoyens, mais il a pris son essor grâce aux élections présidentielles de 2012.
C’est là sa force et son ambiguïté pour l’avenir.

Récupération politique?
Car même si le mouvement se défend d’être partisan, il a de fait soutenu la candidature de Macky Sall et y a été associé. Dans le QG, l’une des nombreuses photos ornant les murs montre les fondateurs du mouvement réunis, les poings levés, pendant un des meetings de ce candidat.

Sur un des murs du QG de Y'en a marre, les membres posent avec Macky Sall.

Mais Fadel Barro est formel : «Ce sont les Sénégalais qui ont porté Macky Sall au deuxième tour, pas nous. Nous nous défendions une position légaliste avant tout.»
Et il maintient que le gouvernement de l’actuel président ne leur donne pas un copec. Remettant son bonnet en place, le journaliste omet cependant de dire qu’il a travaillé dans des canards d’opposition au régime de Wade, notamment La Gazette, un hebdomadaire dont le fondateur, Abdou Latif Coulibaly a rejoint le gouvernement de Macky Sall.

Le mouvement n’est ainsi peut-être pas aussi apartisan qu’il le clame et le risque de récupération existe. Dans un article du Monde, Séverine Awenengo Dalberto soulignait que les partis sénégalais ont déjà phagocyté des mouvements de la société civile, notamment Bul Faalé, lui aussi issu de la mouvance rap. D’ailleurs si Fadel Barro refuse pour l’instant que Y’en a marre devienne un parti, il n’exclut pas que des membres du mouvement se lancent en politique.

Mais il ajoute aussitôt : «Pendant ce temps, j’irai cultiver mes aubergines et je laisserai la place aux jeunes. Quand les convictions sont profondes on ne se fait pas récupérer».
Et pour prouver sa bonne foi, il cite un souvenir marquant et douloureux.

Pour l’instant, aucun des leaders n’a rejoint le gouvernement de Macky Sall , il n’est donc pas impossible que Y’en a marre reste du côté de la société civile.

Esprit es-tu là?
Ce mouvement, qui n’est donc ni un parti, ni un groupe de rap, ni une association, cherche en tout cas à se structurer.  Fin janvier, une grande réunion est prévue, et Fadel Barro reconnaît que (presque) tout reste à faire.

Y’en marre compte sur ses Esprits, sortes de cellules,  qui se sont créés, parfois spontanément, partout dans le pays dès 2011 pour porter son slogan. Il y a deux ans, on comptait environ 400 esprits; aujourd’hui Fadel Barro estime qu’ils sont 150. Chaque Esprit est composé d’au moins 25 membres, dont 10 femmes, et suit les  «Dix commandements», rédigés par les fondateurs.
Seynabou Sy Mdiaye a lancé un Esprit à l’université Gaston Berger de Saint Louis, au nord du pays.

Penser local

Grâce à ses esprits, Y’en a marre essaie de s’ancrer localement dans tout le pays.
«L’été dernier on a lancé le Dox sa Gox, un programme d’observatoire de la démocratie», explique Seynabou. Soutenu notamment par l’ONG britannique Oxfam, ce projet vise à instaurer des jurys populaires qui contrôlent les élus locaux dans 7 régions du Sénégal.
Le mouvement travaille également sur une plateforme web qui permettrait d’informer sur ses actions et de relayer des informations envoyées par des jeunes disséminés dans le pays.

Obama cares
Un travail de longue haleine, mais les yenamarristes veulent y croire. «Tout ce qu’on a entrepris, on l’a réussi alors qu’on ne s’attendait pas du tout à ce que ça prenne cette ampleur ; pourquoi ca ne continuerait pas? Moi je suis convaincue que ça peut marcher», affirme Denise Sow.
La venue de personnalités étrangères les confortent dans leur légitimité et dans leurs actions : Hillary Clinton les a encensés, Laurent Fabius et Barack Obama leur ont serré la main.
Pourtant Fadel Barro joue l’indifférent quand on évoque la venue du président américain.

Il ne peut tout de même s’empêcher de préciser que Barack Obama a cité Y en a marre comme exemple dans un discours donné à l’université du Cap, en Afrique du Sud, en juillet dernier.
Mais il est vrai que Y’en a marre ne rêve pas d’Amérique, ses membres veulent rester dans leur pays pour le faire avancer, en assumant leur panafricanisme.

Aujourd’hui, Y’en a marre a remporté une bataille, celle des présidentielles de 2012. Mais le mouvement a de fait perdu l’ennemi commun – l’ex président Wade – qui lui avait permis de rassembler la jeunesse derrière un seul et même slogan. Il ne repart pas de zéro, mais il n’a pas encore gagné la guerre qui l’a fait naître, celle de la conscientisation citoyenne de la jeunesse sénégalaise.

Pour aller plus loin :
-La longue marche de la deuxième alternance au Sénégal, un article de Severine Awenengo Dalberto
-Un docu d’Arte sur Y’en a marre

Clémence Fulleda

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>